Le cinquantenaire de la démagogie
La démagogie politique chez-nous est aussi vieille que l’indépendance. Elle souffle naturellement sa cinquantième bougie. " A chaque époque, les plus vils spécimens de la nature humaine se trouvent parmi les démagogues" exagère à peine Thomas Maccauley, lui-même homme politique britannique. La démagogie n’est donc pas de date récente. Dans l’antiquité grecque, les sophistes en faisaient une arme redoutable. Elle a officiellement envahi le champ de la politique béninoise depuis 1960.
La démagogie a traversé les époques et résisté à l’érosion du temps au point où l’homme neuf, le banquier néophyte de la politique en vient à promettre lors de son investiture à la présidence de la République le jeudi 06 Avril 2006 " une gouvernance concertée pour réaliser un programme d’avenir autour des valeurs cardinales que sont le travail, la discipline, l’intégrité, l’obligation de résultat et l’obligation de rendre compte ". L’annonce, validée par un tonnerre d’applaudissements, fut alors emballée dans la toute fraîche doctrine du changement pour produire efficacement son effet. La suite appartient à la gestion du mandat.
Bien avant Boni Yayi, les locataires de la Marina n’ont pu échapper aux discours qui alimentent le rêve des masses et suscitent le délire des foules. Le père de l’indépendance a lui-même ouvert le bal des démagogues en jurant sous un déluge d’ovations, juste après son élection, de conduire le pays vers le bonheur. Le paradis promis ce 11 Décembre 1960 par Hubert Maga est coincé dans l’imagination. Le président Apithy vantera dans son discours, les vertus que sont le désintéressement, la soif du savoir, la conscience professionnelle et le refus de toute aliénation de l’intérêt réel du peuple dahoméen au profit d’intérêt personnel. L’histoire n’a pu se mettre du concret sous la dent. Les fruits n’avaient pas porté la promesse des fleurs. Justin Tomètin Ahomadégbé racontera à qui voulait l’entendre que notre pays renaitra. "Nous gagnerons le pari, celui de faire de notre pays, un pays moderne". La déclaration démagogique faite à l’occasion de la prise de fonction à la présidence du Conseil présidentiel ce 07 mai 1972 relevait d’une anomalie du monstre à trois têtes. Quatre ans plus tôt, le docteur Emile Derlin Zinsou claironnait sa mission de réconcilier les Dahoméens, de faire l’unité nationale, et s’engageait à travailler la prospérité du pays avec une promesse de donner une chance à sa jeunesse et l’espoir à ses travailleurs. L’immense ambition enfermée dans l’ostentatoire paraissait trop belle pour être vraie. Le lieutenant colonel Maurice Kouandété et les militaires ont vite apprécié la manière trop forte du docteur et décidé de son sort en le déboulonnant de son fauteuil.
Les putschistes avaient aussi leur mode d’emploi de la démagogie. " L’armée a décidé de prendre le pouvoir pour porter remède au mal économique et financier dont souffrait le pays ", s’égosillait le bourreau de Zinsou. Le Général Christophe Soglo avait lui proclamé avec jactance l’incapacité des responsables politiques à conduire le pays vers des lendemains meilleurs, pour justifier son coup d’Etat de 1965. La méthode militaire est féconde. Le commandant Kérékou s’engagera solennellement le 26 octobre 1972 à donner au peuple dahoméen "l’espoir d’une aube véritablement nouvelle" avec cette assurance que "la branche ne se cassera pas dans les bras du caméléon". Problème : Non seulement la branche s’est cassée, mais le Caméléon a quitté douloureusement l’arbre avec sa queue préhensile. On le retrouvera sur les cimes d’un nouvel arbre après une traversée de désert viciée par un manque d’oasis. Dans la foulée, son successeur Nicéphore Dieudonné Soglo plongé dans le bain inaugural de démocratie, a profité de l’intermède de cinq ans pour s’offrir une démagogie éblouissante. La promesse historique et pompeuse de "rendre gorge aux pilleurs de l’économie nationale " est, en effet restée à l’étape de promesse. Hercule devrait d’abord vomir avant de rendre gorge.
Ainsi les larves ont peiné à devenir papillons. Nous vivons maintenant l’époque de l’illusion du changement. En 50 ans, on aura compris que les vieilles habitudes de démagogie ont la vie dure. La nation accepte, stoïque, d’être payée en monnaie de singe. Au fait, faut-il fêter un cinquantenaire ce dimanche ? J’y reviendrai demain.
29-07-2010, Sulpice O. GBAGUIDI















