« Le Béninois continue d’avoir peur de dénoncer un agent de santé… Cette mentalité ne rend aucun service au système ... »

- Adrien Hounsa, directeur exécutif de l’Ong Gasvie
Face aux dérives médicales enregistrées de plus en plus dans nos formations sanitaires, il devient impérieux de se demander si aujourd’hui, le patient béninois dispose de droits. Si oui, quelle application fait-on de ces dispositions juridiques qui sont censées le protéger. Pour y répondre, nous sommes allés à la rencontre d’un homme averti, un combattant pour la défense des droits des malades, le professeur Adrien Hounsa.
Fraternité : Quelle est la situation des droits des malades au Bénin ?
Adrien Hounsa : La situation des droits des malades est laconique et vieille de 52 ans. Notre système sanitaire, sur le plan juridique est régi par les lois de 1958, c’est-à-dire deux ans avant l’indépendance. Et c’est cette loi qui continue d’être en vigueur au Bénin. Une loi qui parle de la responsabilité et de la preuve qui doit être apportée par la victime ou les parents de celle-ci et parle de l’obligation de moyens. Pendant ce temps, la loi N°303 du 04 mars 2002 de la France, parle déjà de la responsabilité sans faute. Donc, vous voyez l’écart énorme existant entre notre système de santé et sa législation. Il y en a de plus récentes qui datent de 2007 à 2009. A l’heure où nous parlons, Le Président français Nicolas Sarkozy est en train de parler de la réforme sanitaire et de la sécurité sociale. Mais nous au Bénin, nous faisons les marches de soutien et nous continuons de prendre des soins de santé de façon illégale puisque notre outil juridique est vieux, vétuste et caduque.
Face à ce tableau sombre que vous venez de peindre, pensez-vous aujourd’hui que le malade sait qu’il a des droits ?
Plus ou moins. Depuis que notre Ong a commencé ses activités de sensibilisation, nous nous rendons compte de plus en plus que de nombreux malades savent qu’ils ont des droits. Avant la création de notre Ong, les Béninois n’avaient pas la culture de la plainte à cause de la pression sociale et du privilège qu’on accordait aux agents de santé. Ils étaient considérés comme des dieux, c’est-à-dire des êtres intouchables. Au début, les gens avaient traité notre rêve d’utopique car la culture de la plainte en matière de santé, n’est pas béninoise. Le Béninois, lorsqu’il a un accident de la circulation, sous prétexte qu’il a une assurance, appelle la police pour faire le constat et l’assureur s’occupe de réparer les dommages. Mais pourquoi lorsque son parent est crapuleusement tué, abandonné à la mort, il refuse de se plaindre. Personne ne se plaint et tous les jours, nous tombons dans la fatalité. Le Béninois continue d’avoir peur de dénoncer un agent de santé par crainte qu’en cas de maladie, il risque un règlement de compte. Cette mentalité ne rend aucun service au système de santé qui végète dans une prestation médiocre. Et c’est pour renverser cette tendance que l’Ong Gasvie est née. Nous avons mené des campagnes de sensibilisation en organisant plusieurs émissions télévisuelles et radiophoniques. Bref, nous avons essayé d’éveiller l’attention du Béninois. A ce jour, nous avons reçu près d’une vingtaine de plaintes dont 5 sont pendantes devant la justice. Il y a par exemple le cas de la petite Gloria qui est décédé des suites d’une injection de 100 milligrammes de quinine sur la cuisse et contre toute attente, il y a eu la nécrose de la cuisse. En dehors de cela, il y a eu le décès de trois femmes. Il y a également le cas de la fille de Mme Bankolé qui est décédée des suites d’un surdosage. Aujourd’hui, nous avons enregistré une dizaine de cas pendants devant la justice et dont les parents sont engagés à aller jusqu’au bout.
Faites-vous confiance aujourd’hui à la justice béninoise ?
Oui, ce n’est pas à la justice qu’il ne faut pas faire confiance mais aux hommes qui sont chargés d’animer cette justice, qui jouent sur le sentiment, la recherche de gain facile et la peur. Souvent, les médecins dans leurs blouses blanches estiment qu’ils sont une corporation totalement fermée et qu’ils ne peuvent pas être jugés par les hommes en toge noire. Ce qui fait que les hommes chargés de la justice n’ont souvent pas le courage de prendre le devant des plaintes. Mais nous sommes convaincus que la justice finira par aller au-delà de cette peur.
Mais aujourd’hui, face aux erreurs médicales qui sont de plus en plus enregistrées dans nos formations sanitaires, est-ce qu’on pourrait dire que c’est par incompétence ou par ignorance que ces erreurs surviennent ?
Il y a trois catégories d’erreurs. Il y a les erreurs commises par les professionnels de santé, celles commises par les personnes formées sur le tas et celles commises par des personnes illettrées. Par exemple, le cathéter est une variété d’aiguille bien adaptée pour les malades agités, comme les enfants et ceux qui ont de fines veines. Malgré qu’il soit bien protégé, il y a des agents de santé qui le lavent à l’eau de robinet et parfois même après les soins, cette aiguille est laissée dans la veine du patient jusqu’à la prochaine perfusion sous prétexte d’avoir éprouvé des difficultés avant de trouver la veine. Un autre cas, plus dramatique, c’est lorsque la tête d’un bébé à la vulve fait fuir une accoucheuse qui pourtant, a fait trois ans de formation. Que dira-t-on de cet agent de santé diplômé de son état qui ne connaît pas la position du garrot pour une perfusion ? A Togba dans la commune d’Abomey-Calavi, un professeur est mort parce qu’il s’est rendu à l’hôpital pour un mal de tête. Mais, on lui a injecté un antibiotique en poudre (Le Retapen), mal dilué en intraveineuse. Il y a tellement d’exemples qu’on ne pourrait finir de les citer. En effet, il y a un véritable problème de formation des agents de santé. C’est un crime de former des spécialistes à la mort et de transformer les écoles de formation professionnelle en écoles commerciales. Les gens sont formés au rabais et pendant longtemps, il y a eu des effectifs de près de 400 étudiants dans une salle encadrés par une dizaine de moniteurs. Ces étudiants ne vont pas à l’encadrement. Ils ne prennent pas des cours pratiques. En somme, nous disons que si les choses se passent comme cela et qu’on ne dit rien, c’est que nous devenons complices par notre silence. Et le silence est le véritable poison du système sanitaire.
Dans nos recherches, nous avons été informés que sous d’autres cieux, ce sont les hommes de droit qui vont à la rencontre des malades pour leur dire leurs droits et les inviter à exiger des réparations en cas de dommages. Pourquoi est-ce que nous n’en sommes pas là dans notre pays ?
Ce que vous venez d’expliquer se passe souvent aux Etats-Unis où les avocats et autres professionnels de droit se postent devant les hôpitaux pour sensibiliser les malades sur leurs droits et par la même occasion se proposent de les aider en cas de dommages. De telle manière que l’enfant que vous accouchez, 12 ans après, si cet enfant ne parle pas ou bégaie, on vient vous chercher. Ce qui fait que de moins en moins, il y a de gynécologues dans ces pays. Les quelques-uns qui y restent coûtent excessivement cher parce que le danger plane de façon permanente sur leurs têtes.
Que préconisez-vous aujourd’hui pour améliorer la situation ?
Nous avons une très grande ambition. Mais nos moyens pour ces ambitions sont très limités et si nous pouvons avoir l’espoir d’un partenaire qui nous accompagne, ce serait bien. Nous préconisons d’élaborer des plaquettes comportant les textes de loi au sujet de la responsabilité médicale que nous allons mettre à la disposition des agents de santé. Car il est dit que nul n’est censé ignorer la loi. C’est vrai que dans la formation des agents de santé, il n’y a pas les aspects juridiques qui sont abordés et ce dernier exerce la profession comme un poisson dans l’eau. Notre deuxième combat sera d’utiliser les canaux de communication pour informer les populations afin que les gens comprennent qu’aucun agent de santé n’est au dessus de la loi. Autant les agents de santé ne disposent pas de matériels adéquats pour faire le travail dans les règles de l’art, autant le système de santé est archaïque.
Est-ce que aujourd’hui, en l’état actuel des choses, on peut continuer par blâmer les agents de santé lorsqu’on sait qu’ils n’ont pas le minimum de matériels pour soigner les patients ?
Le ver est dans le fruit dans la mesure où depuis 20 ans, c’est le médecin qui n’a jamais reçu la formation de gestionnaire qui est nommé pour être ministre ou directeur d’un hôpital, pour gérer les ressources alors qu’il n’en a aucune compétence. Lorsqu’on laisse ceux-là qui sont formés pour bien faire la chose et qu’on le confie aux inexpérimentés, on ne peut qu’assister à ce tableau-là que nous avons aujourd’hui. Nous l’avons dit à plusieurs reprises, mais les gens tardent à le comprendre et nous nous enlisons. Aujourd’hui, les hôpitaux ne sont pas fonctionnels, les structures sanitaires à la base sont ce qu’elles sont, non pas parce qu’il n’y a pas l’argent parce qu’en 2009 l’Etat béninois a donné 111.415.000.000 de FCFA, soit 8, 79% du budget national pour le secteur de la santé sans compter tout ce que les partenaires techniques et financiers ont mobilisé et donné. Si l’Etat donne un montant aussi important pour le système sanitaire et qu’on ne fait pas une répartition des priorités, on ne peut qu’avoir ce résultat là. Ce n’est pas parce qu’on encadre qu’on est censé tout connaître parce que les gens vous diront que les médecins sont aussi des cadres. Le jardinier et le cultivateur ne jouent pas le même rôle et pourtant, ils travaillent la terre. Le personnel de gestion des ressources et le personnel de soins sont les deux composantes qui permettent au système sanitaire d’aller de l’avant. Mais lorsque les médecins laissent les soins des malades pour aller s’asseoir dans l’administration, c’est un véritable problème. A cette allure, j’ai peur que l’on ne contractualise tous les hôpitaux de zone pour permettre une certaine efficacité dans la démarche qualité des soins et dans l’accessibilité des soins aux populations parce que l’agent de santé dans notre système sanitaire n’accepte pas le malade comme un client alors qu’on lui vend tout, coton, alcool, séjour, toilettes, eau, électricité etc…Il faut que nos agents de santé aillent apprendre le système d’accueil des clients auprès des bonnes femmes au marché Dantokpa. Mais si nous continuons de voir le malade de façon hautaine comme un fond de commerce dont il faut profiter pour s’enrichir, je dis qu’il y a des paradoxes. Je pense que lorsqu’on va commencer par sanctionner les gens pour les débordements et la délinquance dans la profession, les choses iront mieux.
Vous avez dans vos propos parlé de contractualisation des Hôpitaux de zone. Pensez-vous que la solution idéale se situe dans le fait que les hôpitaux soient gérés par le privé afin de garantir des soins de qualité aux populations ?
Bien sûr et nous en sommes convaincus. Au regard de tout ce que nous voyons comme phénomènes qui gangrènent notre système, nous disons que c’est la seule alternative. En donnant ces 111 milliards, il faut compartimenter et définir des priorités. Ce n’est pas lorsque l’argent est là qu’il faut commencer par courir pour savoir ce qu’on va en faire, mais il faut définir les priorités bien avant que l’argent n’arrive. Et mieux, ce n’est pas le niveau national qui doit décider des priorités ou des besoins des populations. Ces besoins peuvent être formulés au niveau des arrondissements. Ainsi, chaque année, on s’assure que ce qui doit être fait sera fait. Si la contractualisation intervenait, tous ceux qui ont l’habitude de faire des conneries seraient vidés du système.
Votre dernier mot !
Je vous remercie de m’avoir accordé la parole pour dire aux populations qui sont dans l’ignorance et qui sont hantées par la peur d’aller se plaindre que nous sommes leur porte-voix.
13-07-2010, Reece H. ADANWENON


















