Les populations meurent à petits coups
Les populations résidant dans les périmètres de la berge lagunaire de Cotonou meurent à petits coups. Elles tombent quotidiennement malades, mais ne veulent pas vider les lieux.

- L’insalubrité a atteint son paroxysme sur la berge lagunaire de Cotonou
Eaux stagnantes mêlées à des tas d’ordures parsemées de matières fécales devant des habitations, avec à la clé une odeur nauséabonde à vous couper le souffle. Tel est le spectacle désolant qu’offre la berge lagunaire de Cotonou, malgré l’ultimatum du gouvernement aux occupants de vider les lieux. Cette zone marécageuse est en proie à une insalubrité qui ne dit pas son nom. Les vrombissements des mouches ne laissent aucun passant indifférent. L’état des habitations construites en bambou et en paille laisse à désirer. Miséreuses, les populations de Aboki-Codji, Dédokpo, Kpankpan, Akpakpa-Dodomè, Xlacodji vivant sur la berge lagunaire de Cotonou, ploient sous le poids des déchets. Si sous d’autres cieux, les berges lagunaires sont des espaces à grand potentiel touristique et économique, à Cotonou, ville phare du Bénin et qui plus est, capitale économique, la berge lagunaire offre malheureusement un spectacle désolant. Une insalubrité grandeur nature y est entretenue par des populations de pêcheurs qui mettent en péril la santé des hommes et la faune aquatique. Depuis plusieurs années déjà, la lagune de Cotonou est soumise à l’épreuve de comblement et de pollution. Les berges sont devenues des centres de regroupement, un grand réceptacle de déchets solides, ménagers voire biomédicaux. Pour s’installer, des pêcheurs venus des Aguégués et même de l’Ouest du pays, sollicitent les collectionneurs des ordures pour combler la lagune afin de dégager l’espace vital. Des habitations de fortune sont érigées au mépris des règles en la matière. Partout, le mode opératoire est le même : on déverse à longueur de journées des ordures dans la lagune et on finit par repousser l’eau qui cède quelques espaces sur lesquels on construit ce qui tient lieu ici d’habitation. Hommes, femmes, enfants et animaux vivent tous sur des tas d’immondices. Ici, les règles d’hygiène sont méprisées. Le taux de pollution a dépassé les normes et les spécialistes craignent une hécatombe. Selon Catherine Hounkpè, directrice des pêches dont la structure est à proximité de la lagune de Cotonou, la situation est vraiment préoccupante, d’autant plus que les ordures déversées le long des berges et dans le lac contiennent des substances toxiques nuisibles à la santé humaine et à la faune aquatique. En saison des pluies, la situation est alarmante et il est difficile de respirer, sous l’odeur insoutenable des ordures en décomposition, se plaint Hounkpè, un riverain.
Du haut des trois ponts qui se dressent sur la lagune, on devrait avoir droit à un paysage pittoresque qui ferait la fierté des Béninois.
Malheureusement, nos berges, de ce côté-là, renvoient l’image repoussante de zones où la pollution a atteint des normes intolérables au cœur d’une ville. Le chef du quatrième arrondissement de Cotonou, Denis Koudjo, visiblement touché par l’insalubrité notoire dans laquelle végète son territoire, appelle à la revalorisation des berges qui devraient être une source de richesses pour son arrondissement. « La situation est déplorable, on ne peut imaginer qu’à Cotonou nos berges soient abandonnées dans un tel état. Plusieurs fois, nous avions été invités à des réunions par les autorités en charge de l’environnement sur la question de l’aménagement des berges, mais jusque-là le projet peine à démarrer », constate l’élu local.
Jusqu’à quand le péril ?
Il existe un projet d’aménagement et d’assainissement des berges lagunaires dont la mise en œuvre a connu trop d’atermoiements. Plusieurs fois, des délégations d’autorités environnementale, sécuritaire et sanitaire ont été dépêchées sur les lieux pour sensibiliser les populations à se faire reloger ailleurs sous peine de se faire déguerpir sous la force publique. Malheureusement, après ces ballets, le projet replonge dans le silence et l’insalubrité reprend ses droits. Le laxisme et l’incurie observés au niveau des autorités ont été exploités depuis des décennies par les populations qui ne sont guère inquiétées par les menaces de l’administration environnementale chaque fois que cette dernière remet le projet en selle. « Personne ne veut réellement déguerpir ces populations, il s’agit d’un vivier d’électeurs. La preuve, cela fait des lustres que les gouvernements successifs n’arrivent pas à prendre leurs responsabilités. Et pourtant c’est simple, pour éviter le cycle perpétuel des occupations, il faut lancer les opérations d’assainissement et de viabilisation des lieux », se désole un élu.
L’assainissement des berges lagunaires n’est pas à l’ordre du jour
La situation n’a que trop duré et l’assainissement des berges lagunaires, maintes fois programmé et repoussé, apparaît aujourd’hui comme un impératif au regard du potentiel touristique et économique dont elles regorgent. Dans un contexte de mondialisation de l’économie, seul le respect des normes de qualité assure la compétitivité des produits sur le marché international. Et on doute bien qu’avec un tel niveau de pollution des berges, les produits de pêche béninois ne peuvent pas être compétitifs sur le marché international. Selon Sylvain Tossou, inspecteur chargé de la certification et du contrôle de qualité des produits de pêche, toutes les entreprises installées le long des berges lagunaires courent de grands risques par rapport à la qualité de leurs produits. « Pour être honnête, les produits de pêche obtenus dans de telles conditions, ne sont pas de bonne qualité. Ils ne devraient même pas être vendus ni à l’extérieur ni à l’intérieur du pays », note le spécialiste qui attire l’attention des autorités sur les graves conséquences que cette situation pourrait avoir sur l’économie nationale.
Et les essaims de mouches t’accueillent !
Pas trop conscients des risques sanitaires et économiques graves encourus du fait de cette pollution, ceux qui vivent ici vaquent à leurs occupations en compagnie des essaims de mouches, sous des odeurs insoutenables de matières fécales libérées en plein air. Le plus surprenant, ils croient encore pouvoir négocier leur maintien sur place malgré cette triste situation. « Nous sommes des enfants de ce pays et nous n’acceptons pas qu’on nous parle de déguerpissement sans avoir donné la garantie de nous reloger et de dédommager les propriétaires terriens », lance Délé Razak Dandjinou, élu local, porte-voix, reconnu particulièrement actif dans les revendications des populations. Mais, à en croire le ministre en charge de l’Urbanisme et de l’habitat, François Noudégbessi, les zones concernées par le projet d’assainissement et d’aménagement des berges lagunaires sont des zones publiques. Dans le cadre du lotissement d’Abokikodji, tous ceux qui ont été relevés à l’état des lieux ont été recasés et dédommagés. Ceux qui se retrouvent aujourd’hui dans l’emprise à dégager sont des gens qui ont été déjà soit recasés soit dédommagés. Il leur revient de dégager leurs locataires pour faciliter les opérations d’assainissement. Nous savons ce qui se passe : les anciens propriétaires ont reloué les maisons pour lesquelles ils ont été déjà dédommagés, fait constater l’autorité.
Les populations ploient sous le poids des déchets
Faites un tour sur la berge lagunaire de Cotonou et vous donnerez raison au gouvernement qui invite les habitants à vider les lieux. Les voies et les terrains non bâtis sont transformés en dépotoirs sauvages par les riverains qui y déversent toutes sortes de déchets ménagers solides et liquides. Les sachets et les boîtes de conserve, nids de reproduction des anophèles, jonchent les rues de la berge lagunaire de la capitale économique du Bénin. Aussi, les populations qui y vivent allègrement ne sont-elles pas à l’abri des maladies diarrhéiques comme le choléra. Il est clair que le gouvernement, en l’occurrence le ministre de l’environnement et de la protection de la nature, Justin Adanmayi a encore du pain sur la planche en matière de gestion environnementale dans notre pays. Selon nos investigations, les habitants de la berge lagunaire ne veulent pas quitter ces lieux insalubres, sous prétexte qu’ils n’ont plus d’autres logis. « Nous voulons bien quitter la berge lagunaire, mais où aller ? », s’interrogeait Nicolas, riverain de cette zone insalubre. Plusieurs questions méritent d’être posées face à la résistance des populations et au laxisme des autorités gouvernementales. Le gouvernement n’avait-il pas donné un ultimatum à ces populations qui ont pour activité principale la pêche ? Pourquoi le gouvernement ne les avait-il plus déguerpies comme prévu ? N’est-ce pas pour des raisons politiques, c’est-à-dire conserver l’électorat pour 2011 ?
24-02-2010, Adrien TCHOMAKOU, Joseph V. DJODO


















